À Toi NOTRE PÈRE par les Saints Cœurs de JÉSUS, MARIE et JOSEPH..

Forum Catholique sous la protection de Saint Michel, faisant mémoire de Sylvie la fondatrice, Prières, Dévotions au Sacré Coeur, au Coeur Immaculé de Marie, au Coeur Chaste de Joseph et autres, Fidélité aux 3 Blancheurs et au Magistère de l'Eglise...
 
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  Mgr. Robert Hugh Benson : Le Maître de la Terre (L'Antéchrist)...

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MessageSujet: Mgr. Robert Hugh Benson : Le Maître de la Terre (L'Antéchrist)...   Mer 2 Aoû 2017 - 15:56

http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/HughBenson/livre.html

Un excellent roman prophétique de Mgr. Robert Hugh Benson : Le Maître de la Terre (L'Antéchrist)...


Ce jour suprême ne viendra point sans que se soit produite, auparavant,
une grande apostasie, et sans qu’on ait vu paraître l’Homme de Péché.

Saint Paul, Seconde épître aux Thessaloniciens, II, 3.

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

L’édition anglaise de ce livre est précédée d’une « Note de l’Éditeur » et d’une Préface de l’auteur, toutes deux très courtes. La « Note » nous avertit que le Maître de la Terre est « une parabole, illustrant la crise religieuse qui, suivant toute vraisemblance, se produira dans un siècle, ou même plus tôt encore, si les lignes de nos controverses d’aujourd’hui se trouvent prolongées indéfiniment ; [...] car celles-ci ne peuvent manquer d’aboutir à la formation de deux camps opposés, le camp du Catholicisme et le camp de l’Humanitarisme, et l’opposition de ces deux camps, à son tour, ne peut manquer de prendre la forme d’une lutte légale, avec menace d’effusion de sang pour le parti vaincu ». Et voici maintenant, traduite tout entière, la Préface de M. Robert-H. Benson :

« Je me rends bien compte que ce livre est, à un très haut point, un roman d’aventures, et que, de ce fait, – comme aussi sous maints autres rapports, – il est sujet à des objections et critiques sans nombre. Mais c’est que je n’ai point découvert de meilleur moyen, pour exprimer, sous la forme d’un roman, les principes que j’avais à coeur d’exprimer (et que je crois passionnément être vrais), que de les pousser jusqu’à leur limite extrême, – ce qui devait, fatalement, les faire paraître sensationnels. Du moins ai-je toujours tâché à ne point crier trop haut, et à garder, autant que possible, considération et respect pour les opinions opposées aux miennes. Quant à savoir si j’y ai réussi, c’est une autre question, et à laquelle je me garderai bien de vouloir répondre. »

Ces deux citations ont assez de quoi définir l’objet du Maître de la Terre, et les motifs dont s’est inspiré l’auteur en l’écrivant, pour que le traducteur français se trouve dispensé d’y rien ajouter. Je dirai seulement que M. Robert-Hugh Benson est aujourd’hui, sans aucun doute, le premier des romanciers catholiques de son pays, – ou, peut-être même, de toute l’Europe, depuis la mort de notre cher et grand J. K. Huysmans, – et que jamais encore autant que dans son Maître de la Terre il n’a fait voir, réunis et fondus en un ensemble vivant, ses dons précieux de conteur, de peintre, et de philosophe. Il a, d’ailleurs, apporté, à la forme littéraire et au style de son dernier roman, un soin que je crains que le lecteur français ne puisse guère apprécier, encore que je me sois efforcé de mon mieux à en garder un reflet dans ma traduction ; et c’est expressément pour la présente édition française du Maître de la Terre qu’il a écrit quelques-unes des plus belles pages des deux derniers chapitres, – ce dont il faut que je lui affirme ici, publiquement, ma reconnaissance.

Teodor de WYZEWA.

PROLOGUE

– Laissez-moi d’abord me recueillir un moment ! dit le vieillard, en se rejetant au fond de son fauteuil.

Les trois hommes étaient assis dans une chambre de dimensions moyennes, très silencieuse, et aménagée avec l’extrême bon sens de l’époque. Elle n’avait ni fenêtres ni porte ; car, depuis soixante ans déjà, les hommes, dans le monde entier, s’étant avisés que l’espace n’est point borné à la surface du globe, avaient commencé à se créer des demeures souterraines. La maison du vieux M. Templeton se trouvait à quinze mètres environ sous le niveau des quais de la Tamise, dans une situation justement considérée comme fort commode : le vieillard, en effet, n’avait à faire qu’une centaine de pas pour atteindre la gare du second Cercle central des Automobiles, et un demi-kilomètre pour arriver à la station des Bateaux Volants de Black Friars. Cependant, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, il ne sortait plus guère de chez lui.

La chambre où il recevait ses deux visiteurs était toute recouverte du délicat émail de jade vert prescrit par le Comité de l’Hygiène ; elle était éclairée de la lumière solaire artificielle qu’avait découverte le grand Reuter, quarante ans auparavant ; sa couleur était fraîche et plaisante, absolument comme celle d’un bois au printemps ; et le classique calorifère grillagé, qui l’échauffait et la ventilait, la maintenait invariablement à la température de dix-huit degrés centigrades.

M. Templeton était un homme simple, se contentant de vivre comme avait vécu son père, avant lui. Le mobilier de sa chambre, notamment, était un peu suranné, à la fois dans son exécution et dans son dessin tout construit, pourtant, d’après le système moderne des meubles en émail absestos doux, sur armature de fer, indestructibles, plaisants au toucher, et imitant à merveille les variétés de bois les plus délicates. Quelques étagères, chargées de livres, s’alignaient des deux côtés de la cheminée électrique, à piédestal de bronze, devant laquelle étaient assis les trois hommes ; et dans deux des coins de la pièce attendaient les ascenseurs hydrauliques, dont l’un conduisait aux chambres à coucher, l’autre à la grande antichambre accédant sur le quai.

Le P. Percy Franklin, l’aîné des deux visiteurs, était un homme de figure originale et attirante. A peine âgé de trente-cinq ans, il avait des cheveux d’un blanc de neige. Ses yeux gris, sous leurs sourcils noirs, avaient un éclat étrange, ardemment passionné : mais son nez et son menton proéminents, ainsi que la coupe très nette de ses lèvres, rassuraient l’observateur sur sa maîtrise de soi et sa volonté. C’était un de ces hommes que l’on ne peut rencontrer, au passage, sans éprouver le besoin de les dévisager.

Son collègue et ami le P. Francis, assis de l’autre côté de la cheminée, se rapprochait beaucoup plus du type moyen : malgré l’expression fine et intelligente de ses grands yeux bruns, l’ensemble de ses traits dénotait un caractère manquant d’énergie ; et l’on devinait même, dans le mouvement de ses lèvres, dans la façon dont il tenait ses paupières à demi baissées, une certaine tendance à la rêverie sans objet.

Quant à M. Templeton, c’était, tout bonnement, un très vieil homme, avec un vigoureux visage tout ridé, – entièrement ras, d’ailleurs, comme l’étaient alors tous les visages du monde. Il reposait doucement dans l’ample fauteuil, appuyé sur ses coussins d’eau chaude, une couverture étalée sur ses jambes.

Enfin il parla, s’adressant d’abord à Percy, qui s’était assis à sa gauche.

– Eh ! bien, dit-il, c’est une très grosse affaire, pour moi, de me rappeler avec précision des choses aussi lointaines ; mais voici, du moins, comment je me représente l’enchaînement des faits ! En Angleterre, la première alarme sérieuse qu’ait éprouvée notre vieux parti conservateur lui est venue de l’élection du fameux « Parlement du Travail », en 1917. Cette élection nous a prouvé combien profondément l’hervéisme avait, désormais, imprégné toute l’atmosphère sociale. Certes, il y avait eu déjà nombre de théoriciens socialistes, auparavant : mais aucun n’était allé aussi loin que Gustave Hervé, surtout pendant les dernières années de sa vie, ni n’avait obtenu autant de résultats. Cet Hervé, comme peut-être vous l’aurez lu dans les manuels d’histoire, enseignait le matérialisme et le socialisme absolus, et poussait à l’extrême toutes leurs conséquences logiques. Le patriotisme, d’après lui, était un dernier vestige de la barbarie ; et le plaisir, la satisfaction aussi complète que possible de tous les besoins présents, constituait l’unique bien et l’unique devoir. Et d’abord, naturellement, tout le monde s’était moqué de lui. Dans notre parti, surtout, on soutenait que, sans une religion, sans une forte organisation politique et militaire, ce serait chose impossible de contraindre les hommes à conserver un ordre social, même le plus élémentaire. Mais on se trompait, apparemment, et Hervé n’avait que trop raison. Après la ruine définitive de l’Église de France, au début du siècle, et les massacres populaires de 1914, la bourgeoisie du monde entier se mit sérieusement à un travail de réorganisation ; et c’est alors que commença l’extraordinaire mouvement dont nous voyons aujourd’hui les effets, un mouvement qui tendait à supprimer toute distinction de patries ou de classes sociales, après avoir supprimé toute institution militaire. C’était la franc-maçonnerie – ai-je besoin de vous le dire ? – qui dirigeait tout ce mouvement. Né en France, celui-ci s’étendit bientôt à l’Allemagne, où déjà l’influence du socialisme marxiste...

– Oui, monsieur, – interrompit respectueusement Percy, – mais c’est surtout l’histoire des événements en Angleterre...

– L’Angleterre ! Eh ! bien, voici ! Donc, en 1917, le Parti du Travail parvint au pouvoir, et ce fut le début réel du communisme. Cela se passait à un moment dont je n’ai pu, moi-même, garder aucun souvenir personnel : mais je sais que c’est toujours de cette période que mon père datait l’origine de l’état de choses nouveau. Je m’étonne, seulement, que la réforme n’ait point marché plus vite : je suppose qu’il restait encore, chez nous, un grand fonds de l’ancien levain tory. C’est à cette date que le Times a cessé de paraître : mais chose étrange, ce n’est qu’en 1935 que la Chambre des Lords, depuis longtemps dépouillée de toute importance, a été supprimée officiellement. Quant à l’Église Établie, elle avait cessé d’exister dès 1929. Car il faut vous dire que les « ritualistes », – comme s’appelaient ceux qui, parmi les Anglicans, continuaient à avoir besoin d’un dogme défini et d’un culte, – après un effort désespéré pour amener à leur cause le Parti du Travail, revinrent en masse à l’Église catholique, à la suite de la « Convocation » anglicane de 1919, où fut décidément abandonné le Credo de Nicée. Tout le reste de l’Église anglicane, d’autre part, se fondit dans ce qu’on appelait 1’Église Libre ; et cette Église Libre ne réclamait, au total, qu’une simple adhésion de sentiment. La Bible, dorénavant, avait complètement cessé d’être tenue pour une autorité digne de quelque foi ; les nouveaux assauts de la science allemande, vers 1920, avaient achevé de ruiner son crédit, aux yeux de tout ce qui n’était point catholique ; et mon père m’a souvent assuré que, dès les premières années du siècle, la divinité du Christ n’avait plus eu, pour les protestants du monde entier, qu’une valeur purement verbale.

« L’Église catholique, pendant quelque temps, fit alors des progrès extraordinaires. Tous les esprits religieux s’étaient ralliés au catholicisme, tandis que la grande masse des hommes rejetaient absolument le surnaturel, et devenaient, jusqu’au dernier, matérialistes et communistes. Malheureusement, ce ne fut qu’un feu de paille. Vers 1940, à la clôture du Concile du Vatican, – ouvert au dix-neuvième siècle, et qui, jusque-là, n’avait jamais été dissous – nous perdîmes un grand nombre d’adhérents. Mais, surtout, il y eut l’incessant progrès des communistes. Jamais vous ne sauriez vous imaginer l’émotion universelle qui s’empara de la nation lorsque, en 1947, fut voté et promulgué le Bill des Industries nécessaires. Bien des hommes de notre parti, il est vrai, étaient persuadés que cette nationalisation des principaux métiers allait marquer la fin de toute entreprise : mais, comme vous ne l’ignorez pas, il n’en fut rien. Au fond, la nation entière désirait cette réforme, sans en avoir nettement conscience, et surtout depuis le moment où l’on avait municipalisé les chemins de fer. Puis vint la réorganisation des retraites ouvrières et des pensions de vieillards ; et vous pouvez bien penser quel surcroît de puissance en ont retiré les communistes. Puis ce furent le bill de réforme des prisons, et l’abolition de la peine de mort ; puis la loi définitive de 1959 sur l’enseignement, interdisant toute instruction religieuse dans les écoles ; puis l’abolition effective de l’héritage, supprimant tout ce qui s’était conservé de l’ancien système.

– Et comment avons-nous fait pour nous tenir à l’écart de la grande guerre de l’Europe avec l’Orient ? demanda Percy.

– Oh ! ceci serait une longue histoire ; en un mot, c’est l’Amérique qui nous a retenus ; et, du même coup, nous avons perdu l’Inde et l’Australie. Mais notre ministre Braithwaite, très habilement, a réparé cette perte en nous obtenant, une fois pour toutes, le protectorat de l’Afrique. Au reste, nous verrons mieux tout cela sur la carte !

Percy, pendant quelques instants, considéra silencieusement la grande carte géographique que le vieillard venait d’ouvrir devant lui. C’était une carte du monde moderne, mais comparé avec la répartition politique des diverses régions un siècle auparavant : et rien n’était plus curieux que la différence des multiples bariolages, qui représentaient les petites nations de jadis, et des trois grandes plaques de couleur correspondant aux trois grands empires de la fin du vingtième siècle.

D’abord, le, doigt de M. Templeton se promena sur l’Asie. Les mots Empire d’Orient couraient à travers le jaune pâle, depuis les monts Ourals, à gauche, jusqu’au détroit de Behring, àdroite, s’étendant, avec leurs lettres géantes, sur l’Inde, la Nouvelle-Zélande, et l’Australie. La tache rouge que le doigt désigna ensuite était sensiblement moindre, mais cependant assez importante, puisqu’elle recouvrait toute l’Europe, et toute la Russie asiatique jusqu’aux monts Ourals. Enfin, la République Américaine formait une tache bleue, répandue sur l’ensemble du continent transatlantique, et qui se répandait encore tout à l’entour, en une pluie d’étincelles bleues sur le blanc des mers.

– Oh ! oui, cela est beaucoup plus simple qu’autrefois ! dit simplement le vieillard.

Percy referma l’atlas et le remit sur la table.

– Et maintenant, monsieur, à votre avis, demanda-t-il, que va-t-il arriver ?

Le vieil homme d’État catholique eut un sourire d’indécision.

– Ce qui arrivera ? dit-il. Dieu seul le sait ! Si l’empire d’Orient se décide à se mettre en mouvement, nos États-Unis d’Europe ne pourront rien contre lui. Et le fait est que je ne comprends pas pourquoi l’Orient ne s’est pas encore mis en mouvement, jusqu’ici ! Je suppose qu’il en est empêché par ses divisions religieuses.

– Vous ne croyez pas que l’Europe se désunisse ? demanda le prêtre.

– Oh ! non ! certainement non ! Nous nous rendons trop compte, désormais, du danger que nous courons ! Mais, tout de même, il n’y aura que Dieu qui puisse vraiment nous empêcher de périr, si l’empire d’Orient se décide enfin à nous attaquer. Car cet empire connaît maintenant sa force ; et que sommes-nous, en comparaison de lui ?

– Mais, au sujet de la religion, reprit Percy, que croyez-vous qu’il arrive ?

M. Templeton, visiblement las, aspira d’abord une longue bouffée de son inhalateur d’oxygène. Après quoi, avec sa courtoisie habituelle, il se mit en devoir de répondre.

– Pour résumer la situation, dit-il, il n’y a plus au monde que trois forces qui comptent : le catholicisme, l’humanitarisme, et les religions de l’Orient. Sur ce dernier terrain, je ne saurais rien prédire : la récente union des Chinois et des Japonais achève de dérouter tous nos calculs. Mais en Europe et en Amérique, incontestablement, le conflit n’existe qu’entre les deux autres éléments que je viens de nommer. Tout le monde, il est vrai, a fini par reconnaître qu’une religion surnaturelle implique forcément une autorité absolue, et que le jugement individuel, en matière de foi, n’est autre chose que le commencement de la décomposition. Et il est vrai, aussi, que, puisque l’Église catholique est l’unique institution qui prétende détenir une autorité surnaturelle, elle est assurée de l’hommage de tous les chrétiens qui conservent, à un degré quelconque, la croyance dans le surnaturel. Tout cela est certain : mais, d’autre part, il ne faut pas oublier que l’humanitarisme, contrairement à l’attente générale de naguère, est en train de devenir lui-même une religion organisée, malgré sa négation du surnaturel. Il s’est associé au panthéisme : sous la direction de la franc-maçonnerie, il s’est créé des rites qu’il ne cesse point de développer ; et il possède, lui aussi, un Credo : « L’homme est dieu », etc. Il a donc, désormais, un aliment effectif et réel pouvant être offert aux aspirations des âmes religieuses : il comporte, lui aussi, une part d’idéal, tout en ne demandant rien aux facultés spirituelles. Et puis, ces gens-là ont à leur disposition toutes les églises, – sauf les quelques chapelles qu’ils ont daigné nous laisser, – toutes les magnifiques cathédrales d’Angleterre et du continent ; et, dans tous les pays, ils commencent enfin à encourager les élans du coeur. Et puis ils sont libres, eux, de déployer abondamment leurs symboles, tandis que cela nous est interdit ! Je suis d’avis que, avant dix ans, leur doctrine sera légalement établie comme religion officielle, dans l’Europe entière.

« Et nous, les catholiques, pendant ce temps, nous reculons toujours ! En Amérique, je suppose que nous avons encore, nominalement, un quarantième de la population, – grâce à l’admirable mouvement catholique du début du vingtième siècle. En France et en Espagne, nous ne comptons, pour ainsi dire, plus ; en Allemagne, notre nombre diminue de jour en jour. En Italie ? Là, nous avons reconquis Rome, qui de nouveau nous appartient exclusivement ; mais le reste de la presqu’île est perdu pour nous, Ici, enfin, nous gardons toute l’Irlande, et peut-être un soixantième de l’Angleterre, de l’Écosse, et du Pays de Galles ; mais notre proportion était d’un sur quarante, il y a vingt ans encore. En outre, depuis ces temps derniers, les énormes progrès de la psychologie sont en train de nous causer un dommage qui ne va plus cesser de grandir. Autrefois nous n’avions contre nous que le matérialisme pur et simple : et, bien des hommes le trouvaient trop cru, trop grossier. Maintenant, voici la psychologie qui remplace l’ancien matérialisme, et qui, au lieu de nier le surnaturel, se pique de l’admettre, en l’expliquant à sa façon ! Hélas ! mon père, la chose n’est point douteuse, nous reculons ! Et nous allons continuer de reculer ; et je crois même que nous devons nous tenir prêts pour une catastrophe, d’un moment à l’autre !

– Cependant... commença Percy.

– Vous vous dites que j’ai des vues bien sombres, pour un vieillard sur le bord du tombeau ! Que voulez-vous ? Je vous ai ouvert toute ma pensée. J’ai beau faire, je n’aperçois aucun espoir ! Et il me semble que, dès maintenant, il suffirait du moindre incident pour accomplir notre ruine. Non, voyez-vous, je n’aperçois aucun espoir, jusqu’au jour où...

Percy releva brusquement les yeux sur son interlocuteur, comme si les derniers mots de celui-ci avaient répondu à l’aboutissement de ses propres pensées.

– Jusqu’au jour où notre Seigneur reviendra, ainsi qu’il l’a promis ! reprit le vieil homme d’État.

Percy resta encore immobile quelques instants ; puis il se leva.

– Je vais être forcé de partir, monsieur, dit-il ; voici qu’il est dix-neuf heures passées ! Je vous remercie infiniment. Venez-vous, mon père ?

Le P. Francis se leva aussi, et les deux visiteurs s’apprêtèrent à sortir.

– Eh ! bien, mon père, dit le vieillard, en s’adressant à Percy, revenez me voir l’un de ces jours, si vous ne m’avez pas trouvé trop bavard ! Je suppose que vous allez avoir à écrire votre lettre pour Rome ?

Percy fit un signe de tête affirmatif.

J’en ai écrit une moitié ce matin, dit-il : mais, étranger comme je le suis, depuis l’enfance, aux choses de l’Angleterre, j’ai senti qu’il me fallait me renseigner d’abord, auprès de vous, sur les origines et les causes de la situation, avant de me risquer à exposer celle-ci sous son jour véritable ; et combien je vous suis reconnaissant de m’avoir éclairé ! Au fait, c’est un gros travail, et d’une responsabilité énorme, cette lettre quotidienne que je suis chargé d’écrire au Cardinal-Protecteur ! J’ai l’intention d’y renoncer bientôt, si seulement le cardinal veut bien me le permettre...

– Mon cher enfant, s’écria le vieux M. Templeton, ne faites point cela ! Si vous m’autorisez à vous parler en toute sincérité, j’ai l’impression que vous êtes doué d’une observation extrêmement pénétrante ; et Rome a besoin d’être informée par des gens tels que vous...

Percy sourit modestement, et se dirigea vers la porte.

– Venez, mon père ! dit-il à son compagnon.

Les deux prêtres se séparèrent en arrivant sur le quai : et Percy, resté seul, s’arrêta, quelques minutes, à contempler la scène automnale qui se déroulait autour de lui. Ce qu’il avait entendu, chez le vieillard, lui semblait éclairer étrangement le magnifique tableau de prospérité qui s’étalait à sa vue. L’air était aussi lumineux qu’au milieu du jour ; car, depuis les derniers progrès de la lumière artificielle, Londres ne connaissait plus de différence entre le midi et la nuit. Le jeune prêtre se trouvait dans une façon de cloître vitré, dont le sol était tapissé d’une préparation de caoutchouc sur laquelle les pieds ne produisaient aucun son. Au-dessous de lui, circulait un double torrent infini de personnes, allant à droite et à gauche, sans autre bruit que le murmure des conversations, dont la plupart en langue espéranto. A travers la vitre dure et transparente qui fermait, d’un côté, le passage public, le prêtre apercevait une route large et noire, entièrement vide ; mais, tout à coup, une grande clameur retentit du côté de Westminster, pareille au bourdonnement d’une ruche géante, et, dès l’instant d’après, un grand objet lumineux passa sur la route ; et puis l’intensité de la clameur s’éteignit peu à peu, à mesure que le grand Train National Automobile, arrivant du sud, poursuivait son chemin vers l’est. C’était là une voie privilégiée, où, seules, les voitures de l’État avaient permission de passer, et à une vitesse n’excédant point cent cinquante kilomètres à l’heure.

Tous les autres bruits étaient étouffés, dans cette ville caoutchoutée. Les trottoirs roulants des piétons passaient à quelque cent mètres plus loin, et la circulation souterraine ne se faisait sentir que par un léger frémissement du sol. Mais, au moment même où Percy allait se remettre en marche, une note musicale résonna, soudain, qui semblait jaillir de la voûte du ciel, un long accord d’une beauté et d’une intensité merveilleuses ; et le prêtre, en relevant les yeux des flots paisibles de la Tamise, – qui seule s’était, jusqu’alors, refusée à se laisser transformer, – vit, très loin au-dessus de lui, se détachant sur les nuages vivement éclairés, un long objet mince, imprégné d’une douce lumière, qui glissait vers le nord, et bientôt disparut, sur ses ailes déployées. Ce délicieux appel musical, c’était la voix des lignes européennes de grands Bateaux Volants, pour annoncer l’arrivée d’un de leurs « aériens » dans les diverses stations où il s’arrêtait.

« Jusqu’au jour où Notre-Seigneur reviendra ! » se redisait Percy ; et, pour un instant, de nouveau, son ancienne angoisse lui étreignit le coeur. Combien c’était chose difficile, de tenir les yeux fixés sur cet horizon lointain, tandis que le monde se déployait, tout proche, avec tant d’attrait dans sa force et dans sa splendeur !

Tristement, le prêtre reprit sa marche, se demandant combien de temps encore le P. Francis, son compagnon, arrivé hier de Rome avec lui, garderait la force de résister à une telle épreuve ; et puis, après un dernier regard jeté sur les eaux tranquilles du fleuve, il descendit le large escalier qui menait à la voie souterraine.


Livre I

L’AVÈNEMENT

En ce temps se lèveront beaucoup de faux prophètes qui séduiront un grand nombre de personnes,

Et, parmi le développement de l’iniquité, la charité de plusieurs se refroidira...

Et l’on verra paraître de faux Christs, en même temps que des faux prophètes ;
et ils feront de grands prodiges, et montreront de grands signes,
au point d’induire en erreur les élus même, si la chose était possible.

Évangile selon saint Matthieu, XXIV, v. 11, 12 et 24.


CHAPITRE PREMIER

I

Olivier Brand, le nouveau député de Croydon, était assis dans son cabinet, les yeux tournés vers la fenêtre, par-dessus son élégante et légère machine à écrire.

Sa maison se dressait à l’extrémité de l’une des crêtes des anciennes montagnes du Surrey, maintenant tout entaillées et creusées de tunnels, de telle sorte que, seul, désormais, un communiste pouvait y trouver un spectacle un peu réconfortant. Immédiatement au-dessous de la vaste fenêtre, le sol descendait en pente rapide environ cent cinquante pas, pour aboutir à une haute muraille ; et, au delà, le monde créé par l’homme s’étendait triomphalement à perte de vue. Deux larges voies, enfoncées à vingt pieds sous le niveau du sol, se rencontraient, brusquement, pour former désormais une voie unique. Celle de gauche était la Première Ligne de Brighton, celle de droite la Ligne de Tunbridge. Chacune d’elles était partagée, sur toute sa longueur, par un mur de ciment ; d’un côté, sur des rails d’acier, couraient les tramways électriques, tandis que l’autre était réservé au passage des voitures automobiles, se divisant, à leur tour, en trois catégories : d’abord les voitures de l’État, dont la vitesse était de deux cents kilomètres à l’heure ; en second lieu les voitures particulières, qui n’avaient pas le droit d’aller à une vitesse de plus de cent kilomètres ; et enfin la Ligne Nationale Populaire, d’une vitesse de cinquante kilomètres, avec des arrêts réguliers de cinq en cinq kilomètres. Et c’est de ce côté aussi, parallèlement au parcours des automobiles, que s’allongeaient les deux voies réservées aux piétons, aux cyclistes et aux cavaliers...


...//...


... Et il ne s’étonna point non plus, – lorsqu’il rouvrit la porte de la chapelle, – de voir que, maintenant, tout le dallage était encombré de figures étendues là, immobiles. Tous les cardinaux et tous leurs assistants étaient prosternés sur le sol, tous semblables l’un à l’autre, sous les burnous blancs que lui-même leur avait distribués la veille ; et devant eux, près de l’autel, était agenouillée la figure de l’homme que le Syrien connaissait mieux et aimait plus profondément que tout le reste du monde, ses cheveux blancs se détachant sur la blancheur de l’autel. Sur cet autel brillaient les six grands cierges ; et, entre eux, sur un petit trône bas, se dressait l’ostensoir de métal avec, au milieu, le petit disque blanc...

Et alors le Syrien s’agenouilla, lui aussi, et resta immobile.

Il ne sut point combien de temps se passa avant que se réveillassent sa conscience individuelle et son habitude d’observation, avant que la coulée des images et la vibration des pensées eussent, enfin, cessé en lui, et que son âme enfin se fût apaisée, comme l’eau d’un étang reconquiert lentement sa paix, après avoir été troublée par le jet d’une pierre. Mais ce moment finit par arriver, cette tranquillité délicieuse dont Dieu récompense l’âme fidèle et confiante, ce point de repos absolu qui sera, un jour, l’éternelle rémunération des enfants de Dieu. Désormais, il n’y avait plus en lui aucune velléité d’analyse de soi-même, ni de réflexion sur autrui. Il avait franchi le cercle où l’âme regarde au dedans de soi, pour s’élever à celui d’où elle regarde la Gloire éminente ; et le premier signe par lequel il reconnut que le temps s’écoulait fut un murmure soudain de voix dont il put entendre les paroles distinctement, et les comprendre, et s’associer lui-même à les dire, – encore que tout cela lui apparût comme à travers un voile, ne laissant arriver à lui que la pure essence des paroles et des choses :



SPIRITUS DOMINI REPLEVIT ORBEM TERRARUM... L’Esprit du Seigneur a rempli le monde, ALLELUIA, et toutes choses ont maintenant connaissance de sa voix, ALLELUIA !



Puis la voix qui prononçait les mots latins parut s’élever doucement.



EXSURGAT DEUS... Que Dieu surgisse, et que ses ennemis soient dispersés ; et que celui qui le déteste s’enfuie devant son visage ! GLORIA PATRI !



Le Syrien redressa sa tête alourdie. Une figure fantômale était debout, à l’autel, une haute figure blanche qui semblait flotter dans l’air plutôt que reposer sur le sol ; les mains étendues, une calotte blanche sur ses cheveux blancs, la figure brillait dans le reflet des cierges.



Kyrie Eleison... Gloria in excelsis Deo !



Et le prêtre entendit et répéta ces prières ; mais son âme passive ne fit aucun effort de réflexion, jusqu’au moment où des paroles moins habituelles, tout à coup, le frappèrent :



Cum complerentur dies Pentecostes...



« Lorsque le jour de la Pentecôte fut venu, tous les disciples, d’un même accord, se trouvèrent réunis au même endroit ; et voici qu’arriva, tout à coup, du ciel, un grand bruit, comme celui d’un vent puissant qui soufflerait ; et il remplit la maison où ils étaient assis... » Alors le Syrien se rappela, et comprit. En effet, c’était le matin de la Pentecôte ! Et, avec ce retour de la mémoire, la réflexion lui revint. Où donc étaient-ils, le vent, et la flamme, et la voix secrète ? Le monde était silencieux, concentré dans son suprême effort d’affirmation de soi-même ; aucun frisson, aucun tremblement ne montrait que Dieu se souvînt ; aucune lumière ne venait rompre la voûte sinistre de ténèbres étendue sur les terres et les mers, pour révéler que Dieu continuait à briller dans le coeur de l’homme ; et il n’y avait pas même une voix qui jaillît du silence ! Mais aussitôt le prêtre, avec l’assurance que lui avaient donnée les paroles de son maître, se sentit tout joyeux de cet aspect des choses, bien loin, à présent, de s’en effrayer. Car il comprit que ce monde prochain, dont la venue s’annonçait ainsi, sans aucun des signes affreux qu’il avait redoutés, que ce monde était tout autre qu’il ne l’avait craint : doux, et non point terrible ; accueillant, et non point hostile ; clair, et non point ténébreux ; et semblable à la maison natale, au lieu d’être un exil. Il laissa retomber sa tête sur ses mains, à la fois honteux de ses frayeurs précédentes et satisfait de sa sécurité reconquise ; et, de nouveau, sa personnalité s’effaça, il retomba aux profondeurs de la paix intime...

Mais, tout à coup, au moment où la messe finissait, et où le prêtre se baissait pour recevoir la dernière bénédiction de son maître, il y eut un cri, une clameur soudaine, dans le corridor ; et un des habitants du village se montra sur le seuil de la chapelle, murmurant précipitamment des phrases en langue arabe. « Vite, vite, tout le monde dehors !... Des vaisseaux aériens accourant vers Nazareth !... La maison de l’Européen menacée, condamnée à la destruction !... »





IV



Cependant ce bruit, et cette vue même, dans l’âme du prêtre syrien firent à peine vibrer le fil, infiniment ténu, qui, désormais, le rattachait au monde des sens. Il voyait et entendait un grand tumulte, dans le corridor, des yeux enflammés et des bouches criantes ; et, en contraste merveilleux, il apercevait les pâles visages extasiés de ceux des cardinaux et prêtres qui, machinalement, s’étaient retournés vers la porte ; mais tout cela lui apparaissait séparé de lui, comme une scène de théâtre et le drame qui s’y joue sont séparés du spectateur de la galerie. Dans l’univers matériel, réduit maintenant à l’irréalité d’un mirage, des événements se passaient, mais, pour l’âme du prêtre syrien, recueillie dans l’attente d’événements plus réels, tout cela n’était rien qu’un rêve lointain et confus.

De nouveau, il se tourna vers l’autel ; et là, comme il le savait d’avance, là, parmi la resplendissante lumière des cierges, tout était en paix. Humblement, en un murmure lent et recueilli, l’officiant adorait le mystère du Verbe incarné ; et bientôt, une fois de plus, le prêtre syrien le vit tomber à genoux, devant le Sacrement.

Et voici que par une impulsion irrésistible, le prêtre syrien sentit que ses propres lèvres commençaient à chanter, très haut, des paroles qui, à mesure qu’elles en sortaient, s’ouvraient comme des fleurs épanouies au soleil



Ô salutaris hostia, quae coeli pandis ostium...



Tous les assistants chantaient, et il n’y avait pas jusqu’au catéchumène mahométan, celui qui venait, tout à l’heure, d’entrer avec de grand cris d’effroi, il n’y avait jusqu’à lui qui ne chantât comme les autres, sa petite tête mince penchée en avant, et ses bras en croix sur sa poitrine. L’étroite chapelle retentissait du mélange des voix ; et tout le vaste monde, au dehors, vibrait et frémissait sous ce chant merveilleux.

Tout en continuant de chanter, le prêtre vit que quelqu’un posait un voile sur les épaules de Sylvestre ; et puis il y eut un mouvement, un passage de figures, – d’ombres lointaines, maintenant, dans l’évanouissement des apparences terrestres.



Uni trinoque Domino...



Et le pape se redressa, éclatante pâleur dans le rayonnement de lumière, avec des plis de soie lui tombant des épaules, et ses mains enveloppées de ces plis, et sa tête cachée par l’ostensoir de métal au centre duquel éclatait la splendide blancheur.



Qui vitam sine termino
Nobis donet in patria.



Les assistants remuaient, à présent, et le monde de la vie renaissait en eux : voilà ce que le prêtre syrien parvenait à comprendre ! Lui-même, bientôt, se trouva dehors, dans le passage, parmi des visages livides et affolés, qui, la bouche ouverte, contemplaient le spectacle de ces quarante prêtres indifférents aux catastrophes prochaines, et tout absorbés dans le chant sonore du Pange lingua... Arrivé au coin du corridor, il se retourna un instant pour voir les six flammes tremblantes briller comme des lances de feu entourant un roi et, au milieu d’elles, les rayons d’argent de l’ostensoir et le coeur blanc de Dieu.

Et puis il déboucha dans la cour, dans cet espace libre où, déjà, la bataille se préparait.



Le ciel était passé maintenant d’une obscurité sinistre à une lumière non moins effrayante, une lumière d’un rouge de sang, qui semblait couler au-dessus du monde.

Depuis le Thabor, sur la gauche, jusqu’au Carmel, à la limite de l’horizon de droite, par-dessus toutes les hauteurs d’alentour se dressait une énorme voûte de sang : aucune nuance dans ce rouge, aucune gradation du zénith à l’horizon ; tout était de la même teinte profonde, comme un vrai sang qui coulerait à grands flots. Et il vit aussi le soleil, blanc comme tout à l’heure l’hostie, levé au-dessus du mont de la Transfiguration ; tandis que, là-bas, très loin, à l’occident, là-bas où autrefois des hommes avaient vainement appelé Baal, il vit pendre la faucille de la lune, également toute blanche.

In suprema nocte coenae,

chantaient des voix, non plus quarante voix, mais des myriades, un coeur immense, qui paraissait remplir toute l’infinité de l’espace.

Recumbens cum fratribus,
Observata lege plene,
Cibis in legalibus
Cibum turbae duodenae
Se dat suis manibus.

Et le prêtre syrien vit également, flottant dans l’air, comme d’immenses phalènes, ce cercle d’étranges vaisseaux qu’il avait aperçus, quelques heures auparavant, dans son illumination, ils étaient blancs, eux aussi, sauf des instants où le reflet du ciel les teintait de pourpre ; et, tandis qu’il les regardait, tout en continuant de chanter, il comprit que le cercle avait achevé de se former et que les hommes qui montaient ces vaisseaux continuaient à ne rien voir, à ne rien savoir.

Verbum caro, panem verum
Verbo carnem efficit.

Puis, avec un sourd mugissement, le tonnerre s’éleva, et finit par un éclat prodigieux, secouant toute la terre, qui, tout entière, remuait sourdement, parvenue au dernier temps de sa dissolution.

Tantum ergo sacramentum
Veneremur cernui,
Et antiquum documentum
Novo cedat ritui !

Oui, voici enfin qu’il était venu, l’Homme du Péché, Celui que Dieu attendait ! Le voici qui trônait sous le dôme de sang, dans son char magnifique, aveugle à tout ce qui n’était point l’unique objet poursuivi par lui depuis de longs siècles, et sans s’apercevoir que son monde était en train de se corrompre, de s’écrouler et de périr autour de lui.

Et son ombre remuait comme un nuage pâle, au-dessus de cette plaine, désormais toute spectrale, où jadis Israël avait combattu, et où Sennacherib s’était vanté de vaincre !

Et, une fois de plus, les voix chantèrent :

Praestet fides supplementum
Sensuum defectui !

Le voici qui venait, plus rapide que jamais, l’héritier des âges temporels, mais l’exilé de l’éternité : le misérable prince des rebelles, la créature dressée contre Dieu, plus aveugle que ce soleil pâli et que cette terre tremblante ! Et, autour de lui, le cercle flottant de ses victimes s’agitait, pareil à un groupe d’insectes qui, spontanément, vont chercher la mort dans la lumière d’une flamme... Le voici qui venait ; et la terre, au moment où il la croyait enfin toute soumise à sa domination, se déchirait et gémissait dans les luttes dernières de son agonie !

Le voici qui venait, l’Antéchrist orgueilleux, le Maître de la Terre ! Déjà son ombre descendait vers le sol, et les ailes blanches du vaisseau tournaient pour le conduire à l’endroit même d’où il devait frapper ; et déjà, au même instant, une cloche immense, surnaturelle, avait retenti, tandis que les myriades des voix continuaient à chanter doucement, tendre murmure opposé au fracas de la tempête environnante :

Genitori Genitoque
Laus et jubilatio,
Salus, Honor, virtus quoque,
Sit et benedictio :
Procedenti ab utroque
Compar sit laudatio !

Et puis, ce monde passa, et toute sa gloire se changea en néant...

FIN

1908. Traduit de l’anglais par Teodor de Wyzewa.

1. Armageddon est, d’après l’Apocalypse, le nom du lieu où s’accomplira la victoire suprême du Christ sur la Bête. (Note du traducteur.)
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Mgr. Robert Hugh Benson : Le Maître de la Terre (L'Antéchrist)...
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